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Fynn *

01/03/2017
10:36
re : Le TRIUMPH de la litérature
@Guillaume:

A croire que l'auteur Marc Levy a souvent été inspiré par les Triumphs...

ET SI C'ÉTAIT VRAI... MARC LEVY
ROBERT LAFFONT
À Louis
© Édition Robert Laffont, S.A., Paris 2000
ISBN 2-266-10453-5

"Elle enfila son manteau, caressa tendrement la tête de sa chienne, posa un baiser sur son front, et claqua la porte de la maison. Elle descendit les marches du grand escalier, passa par l'extérieur pour rejoindre le garage, et sauta presque à pieds joints dans son vieux cabriolet. − Partie, je suis partie, se répétait-elle. Je ne peux pas y croire, c'est un vrai miracle, reste encore à ce que tu veuilles bien démarrer. Amuses toi ne serait-ce qu'à tousser une fois, je noie ton moteur avec du sirop avant de te jeter à la casse et je te remplace par une jeune voiture tout électronique, sans starter et sans états d'âme quand il fait froid le matin, tu as bien compris, j'espère ? Contact ! Il faut croire que la vieille anglaise fut très impressionnée par la conviction des propos de sa maîtresse, car son moteur se mit en route au premier tour de clé. Une belle journée s'annonçait.

Lauren démarra lentement pour ne pas réveiller le voisinage. Green Street est une jolie rue bordée d'arbres et de maisons. Ici, les gens se connaissent, comme dans un village. Six croisements avant Van Ness, l'une des deux grandes artères qui traversent la ville, elle passa la vitesse supérieure. Une lumière pâle, se chargeant de couleurs au fil des minutes, réveillait progressivement les perspectives éblouissantes de la ville. Dans les rues désertes la voiture filait à vive allure. Lauren goûtait à l'ivresse de ce moment. Les pentes de San Francisco sont particulièrement propices à ces sensations de vertige. Virage serré dans Sutter Street. Bruit et cliquetis dans la direction. Descente abrupte vers Union Square, il est six heures trente, la platine cassette déroule une musique lue à tue-tête, Lauren est heureuse, comme elle ne l'a pas été depuis fort longtemps. Chassés le stress, l'hôpital, les obligations. Un week-end tout à elle s'annonce, et il n'y a pas une minute à perdre. Union Square est calme. Dans quelques heures les trottoirs déborderont de touristes et de citadins faisant leurs courses dans les grands magasins qui longent la place. Les cablecars1
En attendant, en cet instant très matinal le calme règne. Les devantures
se succéderont, les vitrines seront éclairées, une longue file de voitures se formera à l'entrée du parking central enterré sous les jardins où des groupes de musique échangeront quelques notes et refrains contre des cents et des dollars.
En attendant, en cet instant très matinal le calme règne. Les devantures sont éteintes, quelques clochards dorment encore sur les bancs. Le gardien du parking somnole dans sa guérite. La Triumph avale l'asphalte au rythme des impulsions du levier de vitesses. Les feux sont au vert, Lauren rétrograde en seconde, pour mieux engager son tournant dans Polk Street, l'une des quatre rues qui bordent le square. Grisée, un foulard en guise de serre-tête, elle amorce son virage devant l'immense façade de l'immeuble de Macy's. Courbe parfaite, les pneus crissent légèrement, bruit étrange, succession de cliquetis, tout va très vite, les cliquetis se confondent, se mélangent, se disputent. Claquement brusque ! Le temps se fige. Il n'y a plus aucun dialogue entre la direction et les roues, la communication est définitivement interrompue. La voiture part de travers et dérape sur la chaussée encore humide. Le visage de Lauren se crispe. Ses mains s'accrochent au volant devenu docile, acceptant de tourner sans fin dans un vide compromettant pour la suite de la journée. La Triumph continue de glisser, le temps semble prendre son aise et s'étirer tout à coup comme dans un long bâillement. Lauren a la tête qui tourne, en fait c'est le décor qui tourne autour d'elle, à une vitesse surprenante. La voiture s'est prise pour une toupie. Les roues viennent brutalement buter contre le trottoir, l'avant se soulève et embrasse une bouche d'incendie. Le capot continue de se hisser vers le ciel. Dans un dernier effort l'automobile tourne sur elle-même, expulse sa conductrice, devenue beaucoup trop lourde pour cette pirouette qui défie les lois de la gravitation. Le corps de Lauren est projeté en l'air, avant de retomber contre la façade du grand magasin. L'immense vitrine explose alors et se répand en un tapis d'éclats. Le drap de verre accueille la jeune femme qui roule sur le sol, puis s'immobilise, la chevelure défaite au milieu des débris, pendant que la vieille Triumph finit sa course et sa carrière, couchée sur le dos, à moitié sur le trottoir. Une simple vapeur qui s'échappe de ses entrailles et elle exhale son dernier soupir, son dernier caprice de vieille anglaise."

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